SATPREM

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La Clef des Contes

Bernard Enginger est né en 1923. Résistant, il sera arrêté par la Gestapo à l'âge de vingt ans et passera un an et demi dans le camp de concentration de Mauthausen. Il voyagera ensuite en Haute-Égypte, en Inde, en Guyane, au Brésil et en Afrique. À Pondicherry, il rencontre Sri Aurobido et Mère. Il déclare que leur message "l'homme est un être de transition" donne un sens à sa vie. Il deviendra leur disciple. En 1953 il retourne en Inde à Auroville auprès de Mère dont il deviendra le confident et le témoin pendant près de vingt ans. Il publiera de nombreux essais, romans et témoignages, ainsi que ses entretiens et les témoignages de Mère dans l'Agenda, eouvre considérable de 6000 pages en 13 volumes. Voici un extrait de La Clef des Contes.
 


QUI RÊVE que cette matière animale et humaine puisse être façonnée autrement,
ou refaçonnée ? Pourtant elle l’a été des milliers de fois depuis notre naissance au
monde — par quel moyen ? C’est un perpétuel Conte de fées dont nous n’avons
jamais trouvé la clef. Nous vivons dans un scaphandre de nos mauvais rêves, mais il y
en a de bons — des rêves actifs, transformateurs, élargissants, comme celui de la
chenille, peut-être, dans sa chrysalide. Il y avait un jeune marin rebelle et un peu
insolent qui avait du mal à supporter la généalogie darwinienne que l’on voulait lui
mettre sur le dos. Il aimait le Large. « Va-t-on rester dans cette galère humaine à
perpétuité ? » Comme si nous, les hommes, étions le fruit délicieux de tous ces
millénaires. Notre monde n’est pas vieux, non : il est sénile. Et encroûté. Après un
long périple dans l’inconnu de cette matière, à la recherche de ce qui suivra cette
espèce provisoire, il est conduit jusqu’au « survivant des mondes disparus » qui lui
fait vivre le Miracle de la Terre, notre terre, et la clef des contes, notre conte : le
mystère d’une petite cellule mise à nu qui pourrait refaçonner cette matière et
donner naissance à un homme léger sur cette vieille galère en déroute

TOUJOURS, il y a une vieille mémoire qui remue en nous.
Quelque chose qui chante de l’autre côté, ou qui appelle, ou qui hante. De l’autre
côté de quoi, on ne sait pas très bien — les « sauvages » d’antan (pas ceux de mainte-
nant) savaient peut-être mieux. Toujours, il y a un vieil Inconnu qui nous habite et qui
nous tire, et qui semble si vieux, et si proche, comme un inconnu qui serait quand
même connu, qui serait nous-même et plus que nous, comme un enfant perdu qui ne
s’y retrouve plus, comme une très vieille chanson qui ne retrouve plus ses notes,
comme une très vieille tendresse qui nous embrassait... là-bas, de l’autre côté des
ans que nous vivons ici à tâtons, si mal, dans notre peau d’aujourd’hui. Et « ça » tire,
et ça tire, vers quoi, on ne sait pas, ou on ne sait plus, et pourtant c’est comme si l’on
avait toujours su. C’est « un pays là-bas » où l’on avait couru, joué, toujours joué, un
grand espace ensoleillé qui nous habite quand même entre nos quatre murs et nos
complets veston si étriqués, « ça » bat dedans dans ce cœur d’enfant qui ne sait plus
très bien où il en est ni où il est — d’ici ou de là, et peut-être est-il des deux côtés
en même temps dans une même peau. Et c’est un si grand malaise de ne plus savoir,
tout en sachant quand même... « quelque chose » qui vibre dedans, qui appelle dedans,
si loin, si proche, comme un amour perdu, comme une soif qui avait connu sa source
et qui court, et qui court dans le désert de nos boulevards et par les rues grises de
tous-les-jours. Saura-
t-on jamais d’où l’on vient et d’où « ça » vient? Mais c’est là, on n’y peut rien, et ça
tire, et ça tire — c’est « de l’autre côté ».
Et parfois, cet autre côté vient nous sourire en rêve, chanter sa note dans un
moment perdu, ouvrir ses yeux quand on ne regarde rien, les nuages qui passent,
l’eau qui coule, la vague qui roule, et ce « rien » est soudain habité de tout un infini...
d’une seconde, qui nous laisse ébloui, et puis ça passe, et on court encore pour
rattraper cette seconde de rien. Ou l’on oublie, on se couvre de manteaux d’oubli ou
de bruit parce que « ça » fait trop mal, cette petite seconde nulle et si pleine de...
« quelque chose » qui n’est plus et qui est quand même. Mais elle vient nous
retrouver encore, et encore, à un tournant inattendu, comme une petite question sans
mot, comme une musique sans note, ou comme un cri de je-ne-sais-quoi qui voudrait
bien être ou naître et qui fait comme une blessure muette. Il y a quelque chose qui
n’est pas là et qui est quand même, et qui fait un trou dans nos vies.
Ce « trou » d’inconnu dans nos vies, quelques êtres l’ont peuplé d’une musique
divine — Beethoven, Bach... —, d’un poème magique — Rimbaud, Villon, et d’autres
—, d’une vibration sacrée comme le gong des temples et les incantations védiques
qui s’en vont si loin à travers le temps et l’espace. Mais nous sommes toujours dans
nos murs d’ici-maintenant. Ou des Contes encore qui évoquent des personnages et
des paysages mythiques et pourtant si familiers en nous comme si l’on s’y retrouvait
enfin, comme si c’était « le pays » enfin, le « quelque chose » que l’on voulait être et
vivre.Et puis, il y a eu tous les faiseurs de Paradis qui ont voulu enfermer cette petite
seconde divine, ce petit ressac d’infini, dans une boîte ou une autre, dans un dieu ou
un autre, quelque « sauveur » de notre Misère jamais sauvée et de nos cœurs troués.
Mais le Paradis, c’est de l’autre côté, et le Ciel et le Bon-dieu c’est de l’autre côté,
et pourtant cet « autre côté » s’obstine à battre en nous au bout de tous ces millénai-
res inconnus, de tous ces visages disparus et toutes ces peines perdues. Il y a une
vieille Musique qui s’obstine, une vieille Soif qui s’obstine, un vieil Oiseau sauvage
jamais attrapé qui bat quand même des ailes dans notre cage.
Et puis, il y a toujours cette vieille Mort qui vient claquer sa porte sur nos chansons
et nos contes et nos espoirs, et nos amours jamais comblés. Et c’est la vieille
Tragédie de toujours.
Est-ce pour toujours?
Il y a un faux sens total dans nos vies d’homme. Comme si tout était vu à l’envers
ou à travers un écran.
Et puis, un jour, l’écran tombe. Malheureusement il tombe quand il est trop tard
pour rien y faire et rien changer — sur un lit de mort ou dans une cellule de
condamné. Alors on s’aperçoit que la « mort » n’est rien mais que c’est l’écran qui
fait la mort. Et que l’on a vécu toute sa vie dans la mort, une mort qui faisait
semblant de vivre et qui s’enchantait de quelques contes. Mais qui veut vivre le
Conte et faire sauter l’écran... sans en mourir ?
Faut-il donc des catastrophes pour s’apercevoir de ce qui est là? Ou peut-être les
catastrophes sont-elles faites, collectivement et individuellement, pour nous obliger
à voir ce qui est là? Mais... il y a toujours ce « mais » de malheur : il est toujours
trop tard pour changer quelque chose à cette malheureuse situation, individuelle ou
collective, et vivre la vie du bon côté — puisque, justement, c’est le moment où l’on
s’en va « de l’autre côté ». Il faut traverser la Mort en vivant ! et ramener ici ce qui
est de l’autre côté, changer-transformer cet ici avec ou par le pouvoir de ce qui est
soi-disant de l’autre côté. Vivre ce Conte enfin, cette Musique, cette Vastitude
délivrée, cette Vie qui n’est plus de la mort debout ou en attente.
Nous n’avons plus le temps d’attendre : la Mort est toute là, régnante sur le monde
et grimaçante, ricanante par des millions de petits gnomes au cerveau de nain
pourvus d’instruments démesurés et hypnotiques. C’est toute l’espèce qui doit
traverser le Mur, ou mourir dedans.
Mais cette « catastrophe-là », elle est voulue, ou prévue pour nous obliger à sortir
de cette espèce très peu humaine et à changer de côté au lieu de mourir
sempiternellement du mauvais côté.
Toute l’évolution, tous les changements d’espèce ou les passages d’une espèce à
une autre se sont produits à travers une sorte de mort qui était la Vie quand même et
en dépit de tout, un vieil écran qui tombe pour livrer passage à un autre air et à
d’autres moyens de vivre — et à d’autres yeux. Chaque fois, c’était un Conte de fées
devenu vrai... pour quelque temps. Jusqu’à ce que l’espèce nouvelle s’enferme dans
quelque nouveau système ou quelque nouvelle prison... qui doit casser encore pourpasser à des yeux plus larges et à un air plus libre. Comme si « quelque chose »
essayait perpétuellement de se délivrer dans notre évolution.
Et ainsi de suite ?
Mais où est la « suite » quand la Mort totale, globale, est à nos portes et détruit la
terre même qui nous porte ?
Existe-t-il une autre Loi, enfin, qui n’est plus celle de Darwin et de l’évolution des
squelettes? Allons-nous faire, malgré nous, quelque squelette amélioré... qui
débouchera sur quelque autre gnome mortel pourvu de moyens gigantesques pour
améliorer la vieille Mort toujours ?
Ou bien... allons-nous toucher au But même de cette malheureuse évolution de la
Mort et faire — fabriquer — une espèce divine pourvue de ses moyens divins :
l’« autre côté » à jamais ici dans un corps et dans une conscience singulièrement
changés-transformés? Et pourtant, cet autre côté a toujours été ici, dans un corps,
mais enterré, englouti sous une crasse épaisse, mais qui laissait échapper parfois un
cri immortel, une musique divine, un songe doré, un conte enchanté qui était comme
la prémonition, ou le souvenir, de ce qui devait venir — l’homme à fabriquer.
Nous sommes complètement inachevés. Le monde ne s’arrête pas à notre histoire
de fous devenus tout à fait dangereux.
Alors, qu’est-ce qui est là dans ce corps, mortel et malheureux, qui pourrait faire le
pont entre ce que nous sommes et ce qui doit venir ? Il doit y avoir un Miracle là-
dedans, dans ce corps, puisque cette diable d’Évolution est passée de miracle en
miracle, d’une impossibilité chaque fois changée en possibilité nouvelle. Il doit y
avoir un Secret dans cette Matière, un Pouvoir dans cette matière pesante, notre
matière.

Chaque fois, dans cette terrible zoologie évolutive, il a bien fallu un « premier » qui
a fait le pas à travers la mort de sa vieille espèce, ou à cause de cette mort même.
L’obstacle est toujours le moyen.
Parmi nous, il y a des êtres qui ont des yeux plus ouverts ou un Feu d’aspiration
plus intense que celui que nous gaspillons à de médiocres fins ou à de brefs
triomphes toujours écroulés. Ce Feu, c’est toujours le moyen, puisqu’il dérive d’un
même Soleil partout.
Il y avait un révolutionnaire nommé Sri Aurobindo, au début du siècle, qui aspirait à
délivrer l’Inde de la domination britannique. Il fut jeté en prison à Calcutta, mis dans
une cellule aux barreaux de fer, on allait le pendre.
Il a attendu sa pendaison pendant un an.
Quand il est sorti de là, le 6 mai 1909, il ne voulait plus faire la révolution de l’Inde
ni changer la Loi des Anglais mais faire la révolution de l’espèce et changer la Loi
de la Mort : « Il ne s’agit pas de se révolter contre le gouvernement britannique,
n’importe qui peut le faire aisément. Il s’agit, en fait, d’une révolte contre la
Nature universelle tout entière. »
Que s’est-il passé?Et ce coup de massue : « L’homme est un être de transition. »
Il s’est réfugié à Pondichéry où Mère l’a rejoint après la Première Guerre mondiale
: « Le salut est physique », disait-elle.
Que s’est-il passé?
Quel est ce nouveau conte de fées ?
Allons-nous vivre ce conte des millénaires ?

Par une étrange coïncidence de dates et de parcours, il y avait un petit de la mer qui
était sorti d’un camp de concentration nazi un certain 5 mai. Il était donc très
intéressé (ou peut-être désespéré) de savoir ce qui s’était passé. Cet « être de
transition », quoi?
Dans la mort, on a le temps de creuser ses murs avant qu’elle ne vous avale tout à
fait et une fois de plus dans son trou. Mais une fois de plus, cela fait trop de fois de
plus. C’est la défaite — la perpétuelle défaite ? Et puis, les hommes de fer, il y en a
eu de trop depuis deux millénaires.
Ce petit de la mer était une question de Feu sur un trou brûlant qui était lui — lui,
quoi?
Et un jour, Mère lui a dit : tu as la possibilité de faire ce travail, parce que tes
cellules ont eu l’expérience préliminaire de la mort.
Alors, il a ouvert des yeux ronds, un peu stupéfaits, sans comprendre. Lui, il com-
prenait le grand vent et le large et le petit ressac qui perle sur la plage. Mais des
cellules? et par-dessus le marché, des cellules qui ont eu l’expérience préliminaire
de la mort? Qu’est-ce que cela veut dire ? Les cellules, ça naviguait sous une peau de
marin.
Il faut du temps pour comprendre, et par-dessus le marché, ces cellules n’étaient
pas encore mortes — c’était une chance. Mais, peu à peu, il a compris que ces
cellules ne naviguaient pas sous une peau de marin, mais sous la peau de tout le
monde, et un « tout le monde » terriblement grouillant et ordinaire et hideux, comme
si toute la zoologie était là, au complet, nazis compris.
Alors, ses yeux se sont ouverts un peu plus et il a voulu vraiment savoir ce qui se
passait là-dedans, sans rêves célestes ni contes de fées.
Où est l’« autre côté » dans ce truc muré qui navigue un peu au large pendant un
temps, et puis... on se saborde, comme tout le monde. Le large, c’est bon, si on peut
l’avoir tout le temps et partout ; le ciel et les rêves, c’est bon, si on peut les avoir
dans sa peau et naviguer avec. Et la mort, c’est dégoûtant.
Que s’est-il donc passé dans la prison d’Alipore où Sri Aurobindo a attendu sa
pendaison pendant un an (et quatre jours, pour être exact) ?
Cet autre côté, qu’il a vécu, qu’est-ce que c’est en termes physiques et logiques et
météorologiques? Parce que la météo y est, ou bien c’est encore des rêves
maritimes et post-mortem. Ou posthumes, pour parler en bon français. Lui, il voulait
humer sans post et toucher et vivre.
Donc, cet air-là, parfaitement météorologique, que l’on peut vivre dans sa peau, àquoi ça ressemble ?
Et le petit d’homme a encore ouvert des yeux ronds sans comprendre : cet air-là est
plus fluide qu’un gaz et plus dur que du diamant, disait Sri Aurobindo.
Un nouvel état de la Matière... inconnu?
Il faut du temps pour comprendre. Parce que, évidemment, si c’est corporel, il n’y a
que le corps qui puisse comprendre — les cellules cérébrales sont plutôt bouchées.
À moins qu’elles ne bouchent tout. Et Sri Aurobindo appelait cet « autre côté d’ici »
: le monde supramental. Ce n’est plus, évidemment, le monde mental, intellectuel,
qui entortille tout et tourne n’importe quoi de mille façons dont aucune n’est la
bonne. On peut penser ce que l’on veut, mais le corps n’est pas trompé parce qu’il
respire ou ne respire pas, parce qu’il est au large ou étranglé entre quatre murs, d’une
cellule quelconque, qui n’est pas cellulaire ( ! )
Donc, le petit de la mer comprenait sans comprendre ! Il comprenait dans son cœur
et dans sa vieille douleur humaine, sans comprendre encore, sauf que l’on pouvait en
sortir. Mais il était aventureux et il voulait en sortir. Ça brûlait trop dans son cœur,
et c’était pesant comme du plomb, cette vieille douleur des hommes.
Et un jour encore, à propos de ce monde supramental, ou plutôt de cette vibration
supramentale, parce que l’air et tout l’espace météorologique, ça vibre, comme les
forêts, la mer, la peine, ou même la pierre dans son tourbillon atomique, Mère a dit à
ce petit de la mer : c’est une puissance à écraser un éléphant.
Alors le petit a encore ouvert les yeux ronds de sa vieille logique : comment cela
peut-il être écrasant si c’est « fluide »? et qu’est-ce qui est écrasé ou à écraser ?
Il faut encore du temps pour comprendre... Mais ce petit de la mer voulait
absolument comprendre. Mère et Sri Aurobindo avaient VÉCU cela, donc c’était
vivable ou à vivre.
Et peu à peu, mais peu à peu c’est très long dans le temps du corps qui doit faire
l’expérience. Peu à peu le petit, l’aspirant brûlant au vrai conte de fées, a compris
cette simple chose : mais ça écrase la mort !
Ça écrase cet écran, ce mur entre ce côté-ci et l’autre. C’est peut-être ce mur
précisément entre notre espèce humaine et l’autre, la prochaine, celle qui est à faire,
comme le mur qui sépare le poisson des abysses du premier poisson sur la plage qui
doit respirer cet air « impossible »... et apprendre à marcher quand même.
Et encore peu à peu dans le long temps du corps, car le temps du corps est si long
par rapport aux petits éclairs du Mental, qui ne durent pas — mais une fois que le
corps a compris, c’est inébranlablement compris, comme la première goutte de lait
du sein de sa mère. Cet enfant d’un nouveau monde naissant s’est aperçu d’une chose
très extraordinaire, mais que personne ne voit parce que tout le monde est dedans,
et il faut être un peu dehors pour le voir : nous, les hommes de cette espèce mentale,
nous sommes TOTALEMENT enfermés dans un scaphandre de plomb, comme l’astro-
naute qui marche dans l’espace !
C’est une formidable dé-couverte !
Car la grande découverte, c’est de s’apercevoir de ce qui est là, de l’obstacle,
invisible pour nous tous qui sommes dedans et qui respirons cet air du bon-dieu !Mais c’est un air mortel et asphyxiant de plus en plus — il y a un autre air ! Il faut
faire un trou dans le scaphandre pour s’en apercevoir ! C’est le prochain air ! comme
celui d’après le poisson.
Et alors, cet enfant d’un nouveau monde impossible a compris dans son corps
pourquoi Elle avait dit : tu as la possibilité de faire ce travail, parce que tes cellules
ont eu l’expérience préliminaire de la mort... Mais oui ! c’est exactement ce qui se
passe : quand ces pauvres cellules doivent apprendre cet autre air impossible, de
l’autre côté du scaphandre de plomb, elles ont tout à fait la sensation d’éclater et
d’être écrabouillées, comme le serait l’astronaute sans son scaphandre.
C’est une dé-couverte difficile, il faut bien le dire. Mais ça se fait peu à peu,
lentement-lentement, péniblement. Et c’est parce que ces cellules avaient traversé la
vieille mort d’où l’on ne sort pas, la vieille mort hypnotique dans un sac de plomb,
qu’elles sentaient, pouvaient sentir que... Mais non ! c’est plein de soleil de l’autre
côté, c’est plein d’Amour, c’est plein de Tendresse, c’est plein d’espace libre et
vibrant et chantant, c’est plein de tous les pleins possibles et jamais imaginés, pas
même dans les contes de fées.
C’est un émerveillement... difficile. Et un peu écrasant.
Mais surtout cela : un sens Divin, sacré, comme une nouvelle sorte de sens, en plus
(ou en dehors) de nos cinq sens.

Et un sens cosmique.
Car il est tout de suite évident, corporellement évident, que cette Évolution
Nouvelle, divine, n’est pas faite pour un petit bonhomme, ni pour produire un homme
« spectaculaire » comme l’imagineraient nos légendes, une sorte de super-homme
doué de pouvoirs mirobolants. Bien que nos légendes aient un grain de vérité et que
cela aussi puisse venir, car on s’aperçoit très vite que les « lois de la Nature » ne
sont pas ce que l’on pense (nous disons bien « ce que l’on pense »). C’est une
Révolution beaucoup plus profonde qui est en vue.
Tout de suite et dès le départ, ou la première percée, on est précipité dans l’autre
bout des choses, le vieux départ de notre Malheur. C’est d’ailleurs ce Malheur même
qui nous oblige à chercher la sortie, comme quoi l’obstacle est toujours le Moyen.
Nous sommes toujours sortis par la mauvaise porte, mais il y a la bonne porte.
« Le salut est physique », disait Mère.
La première trouée du Scaphandre, si elle nous précipite dans un merveilleux sens
Divin, nous jette simultanément dans un prodigieux sens Cosmique, comme si tous
les millénaires étaient là d’un seul coup — des millénaires de Malheur. C’est
comme un Enfer qui se débat férocement contre cette intrusion subite d’une
Puissance... dérangeante, ou expulsante. Tous les diables étaient là, bien tranquilles,
tapis dans la Nuit de la matière, à faire leur petit malheur perpétuel de vie en vie,
d’âge en âge, et finalement à ouvrir leur vilaine gueule de mort sur tous nos petits
bonheurs et nos jolis contes. Et tout d’un coup, c’est la Vie qui entre dans le
scaphandre, la vraie Vie — mais ils sont furieux, ils sont féroces. Et alors tout estcontre, mais un « contre » cosmique. Ce sont les forces universelles qui sont
parfaitement dérangées. Justement ces fameuses « lois » qui ont réglé notre
scaphandre particulier et tout le Scaphandre terrestre tel que nous le vivons, ou que
nous le vivions. Parce que, finalement, il n’y a qu’UN — il n’y a plus de toi-et-moi,
là-dedans, plus de petit bonhomme spécial, il y a un Tout terrestre coagulé comme
du béton et qui dit Non à cette invasion divine. C’est la Vie et la Mort tout d’un coup,
enlacés dans un même corps, le vieux Combat millénaire qui se trouve enfin face à
face, au grand jour. Et qui l’emportera?
Nous sommes en plein dans la question. C’est le monde entier qui est dans la
question. Et qui se débat comme les millénaires d’où nous sommes sortis. Comme
le vieux premier Roc des âges.
Alors, tout de suite, le corps comprend pourquoi Sri Aurobindo disait ce qui nous
paraissait une énigme et un paradoxe : cet air nouveau est plus fluide qu’un gaz et
plus dur que du diamant. Il faut faire un trou dans ce premier Roc terrestre,
cosmique, comme avec une foreuse pourvue de sa pointe de diamant. Une Puissance
à écraser un éléphant, disait Mère — mais oui ! « ça » pourrait écraser n’importe
quoi, mais ça écrase la Mort du monde. Et c’est merveilleusement fluide, divinement
fluide, comme un air jamais respiré, et heureusement, car cet « air-là » ne veut pas
écraser le bonhomme : il veut écraser la mort du bonhomme et le Mensonge du
monde. Et les cellules le savent ! elles savent le merveilleux Soleil qui est de l’autre
côté, le merveilleux Amour qui est de l’autre côté, et la Tendresse, la Liberté jamais
connue — plus de « lois », mais la Loi. Enfin l’homme libre. Enfin la Vie. Quelque
chose qui n’est plus le « contraire de », comme l’amour est le contraire de la haine,
la vie le contraire de la mort, la vertu le contraire du péché — mais dans tous ces
vieux contraires, les deux s’embrassent parfaitement, et la vertu chérit secrètement
ses péchés et l’amour se retourne subitement en hostilité et la mort sourit gentiment
derrière son masque fardé — et les dieux ont l’art de se changer en diable. Il n’y a
plus qu’UN, qui était toujours plein d’Amour et de Joie et de grand Large. Mais cette
fois-ci, dans un corps. Les cellules savent. Elles attendaient ce Moment-là —
depuis combien de siècles et de millénaires sous nos pauvres carcasses
malheureuses et trompées ?
Et toute l’Évolution, la vieille évolution apparaît alors sous son vrai visage dans le
rayon limpide des yeux du corps : chaque fois, à chaque étape, c’était comme un
Miracle, comme une impossibilité devenue possible, comme si « quelque chose »
essayait perpétuellement de se délivrer pour débarquer dans un système plus large,
dans un regard plus aéré, dans une conscience plus consciente. Et puis le « système »
provisoire s’enfermait dans une prison légale, normale, habituelle, jusqu’à ce qu’elle
étouffe assez pour casser sa vieille carapace, ou son vieux scaphandre... et recom-
mencer encore.
Mais cette fois-ci, nous arrivons peut-être à la vraie Sortie, à ce que tous ces
millénaires et ces vieilles peines ont cherché et essayé, justement parce que tout le
Système terrestre est devenu asphyxiant. Il fallait que la Cruauté du système nous
saute à la figure pour que « nous », les hommes, ou quelques-uns, cherchent à ensortir. L’aberration que nous vivons est arrivée à son point d’éclatement.
Et là-dessous, dans cette vieille Matière que nous croyons si bien connaître, il y
avait un Sourire qui attendait.
Alors on voit, on peut voir, ou en tout cas le corps peut voir et subir cette
formidable fluidité de diamant qui pilonne et pilonne et fore un trou à travers ce
Scaphandre de plomb et de béton, et jette dehors, au grand jour, dans son air limpide
et puissant, toutes les infamies de notre vieille zoologie évolutive. C’est toute la
terre qui est pilonnée et qui tressaute. Nous vivons ce Miracle à l’envers.
C’est la prochaine Matière qui fraye son chemin.
Mais il y a un « endroit » à cet envers, et quand on commence à passer le nez de
l’autre côté de ce scaphandre, on s’aperçoit, ou on sent avec stupéfaction et
émerveillement que non seulement les lois de la Nature ne sont pas comme nous les
pensons dans notre scaphandre, mais que cette Matière même, si pétrifiée, si
récalcitrante et intraversable, sauf par nos moyens démoniaques et mortels, est tout
autre chose — le lieu même du Secret et du Mystère et du Miracle qui a fait tous ces
mondes. On s’aperçoit, ou le corps perçoit (douloureusement parce qu’il résiste
comme tout le reste du corps cosmique), que cette « Matière »... mon dieu ! c’est de
la pâte à modeler.
Seulement, il faut avoir le vrai instrument pour la modeler.
Chaque espèce l’a modelée à sa façon particulière et vivait assez harmonieusement
son modelage particulier, mais notre espèce pensante, et scientifique et religieuse,
en a fait du béton indubitable et hypnotique et infaillible, d’où il n’y avait plus qu’une
sortie, dans les cieux de la mort ou dans les dernières découvertes de notre Science,
qui découvrait seulement ce qu’elle avait, et pensait et modelait mortellement dans
son propre scaphandre. Et nous avons modelé les maléfices que nous pensions.
Mais là-dessous, il y avait un Sourire qui attendait, il y avait une Tendresse, un
Amour qui attendait... que ses enfants s’aperçoivent de ce qu’ils sont.
C’est ce vrai Conte de fées que nous aimerions vous conter. Celui que nos poèmes,
nos songes et nos chansons ont balbutié à travers les âges. Car il y a une très vieille
mémoire en nous qui se souvient d’un ailleurs qui fut toujours sien, d’une Beauté,
d’un Amour, d’un grand Large qui furent toujours siens, d’un autre côté qu’elle
abritait toujours dans son corps, et qui, cette fois-ci, va pouvoir passer ici et modeler
son nouveau corps.

6 mai 97
à Robert Laffont
avec gratitude