SAINT THOMAS D'AQUIN

 

Précieuses lignes écrites par celui qui est considéré comme un des plus éminents docteur de l'Église : Saint Thomas d'Aquin. Ce texte nous parle d'une chose essentiel : comment retrouver son chemin lorsque nous sommes perdu. Comme dit Tagore, l'homme pèche lorsqu'il choisi le fini, se coupant ainsi de l'Infini. Certains, comme Jean-Yves Leloup, avancent que l'étymologie de "pécher" viendrai d'une racine Hébraïque qui signifierai : "rater sa cible". Et, si jamais, comme dans l'Hymne de la Perle, nous sommes venu ici pour accomplir une mission, "un péché" serait alors tout mouvement de notre volonté qui nous éloignerai de cette mission.

Ci-dessous, un chemin pour guérir notre volonté malade, à l'aide de la grâce, et retrouver le sentier de notre âme et de sa mission. 

Gratitude.

NÉCESSITÉ DE LA PÉNITENCE
Somme contre les gentils, IX, 72

 


1    Tout cela fait apparaître que, si quelqu’un pèche après le baptême, il ne peut obtenir le remède à son péché par le baptême. Mais comme l’abondance de la miséricorde divine et l’efficacité de la grâce du Christ ne tolèrent pas que ce pécheur soit laissé sans remède, un autre remède sacramentel a été institué, par lequel les péchés sont purifiés. C’est le sacrement de pénitence, qui est une sorte de guérison spirituelle. En effet, de même que ceux qui ont acquis la vie naturelle par génération, s’ils contractent quelque maladie contraire à la perfection de la vie, peuvent être soignés de cette maladie, non pas en naissant à nouveau mais par un traitement qui les guérit ; de même le baptême, qui est une régénération spirituelle, n’est pas renouvelé pour « guérir » les péchés commis par lui ; mais c’est par la pénitence, qui est comme une sorte de traitement spirituel, que ces péchés sont guéris.


2    Or il faut considérer que, dans certains cas, la guérison corporelle se fait totalement de l’intérieur : c’est par exemple ce qui arrive quand quelqu’un est soigné par le seul pouvoir de « sa » nature. Dans d’autres cas, la guérison se fait à la fois de l’intérieur et de l’extérieur : par exemple, quand le processus naturel est aidé par le secours externe d’un médicament. Mais il n’arrive pas qu’on soigne totalement de l’extérieur : en effet, le malade a toujours en lui-même les principes de la vie, qui sont pour une part cause, en lui, de la santé.
-Pour ce qui est de la guérison spirituelle, elle ne peut s’opérer en étant totalement  produite de l’intérieur, car l’homme ne peut être délivré du péché sans l’aide de la grâce. Et la guérison  spirituelle ne peut pas non plus s’opérer en étant totalement produite de l’extérieur : en effet, l’esprit ne retrouverait pas la santé s’il n’y avait pas  de mouvements « bien » ordonnés de la volonté en l’homme. Dans le sacrement de pénitence, le salut spirituel doit donc venir à la fois de l’intérieur et de l’extérieur.


3    Voici comment cela se passe. Pour que quelqu’un soit parfaitement d’une maladie corporelle, il doit être délivré de tous les désagréments qu’il a connus lors de cette maladie. Ainsi, le traitement spirituel de la pénitence ne serait pas parfait si l’homme n’était pas soulagé de tous les préjudices où le péché l’a  entraîné. Le premier de ces préjudices  que l’homme subit dans le péché, c’est le désordre de l’esprit : l’esprit se détourne du bien immuable, c’est-à-dire Dieu, et se retourne vers le péché. Le second préjudice, c’est la peine que nous avons en dette : en effet, pour toute faute, une dette est due à Dieu, le maître infiniment juste. Le troisième préjudice, c’est un certain affaiblissement du bien de la nature : en péchant, l’homme se rend plus enclin encore à pécher, et plus lent encore à bien agir.


4     La première chose que l’on demandera à la pénitence, c‘est donc l’ordre de l’esprit, de telle sorte qu’il se retourne vers Dieu et se détourne du péché, en regrettant celui qu’il a commis et en se proposant de ne plus en commettre : cela appartient à la définition de la contrition.


5     Mais cette remise en ordre de l’esprit ne peut avoir lieu sans la grâce. Ainsi la contrition supprime l’offense faite à Dieu et délivre de la peine éternelle qu’on a en dette, laquelle ne peut pas exister en même temps que la grâce et la charité : il n’y a en effet de peine éternelle que par une séparation de Dieu, à qui l’homme est joint par la grâce et la charité. Cette remise en ordre de l’esprit, en quoi consiste la contrition, procède donc de l’intérieur de l’homme, c’est-à-dire de son libre arbitre, avec le secours de la grâce divine.


6   Le mérite du Christ souffrant pour le genre humain s’applique au rachat de tous les péchés. Pour que l’homme soit guéri du péché, il est donc nécessaire qu’il adhère par l’esprit non seulement à Dieu, mais aussi au médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ, en qui est donnée la rémission de tous les péchés : car le salut spirituel consiste dans la conversion de l’esprit à Dieu, et nous ne pouvons obtenir ce salut que par le médecin de nos âmes, Jésus Christ, qui sauve son peuple de ses péchés (Matthieu, 1, 21). Son mérite est suffisant pour supprimer totalement tous les péchés : il est celui qui enlève tous les péchés du monde, comme le dit Jean, 1, v 29.  Tous les hommes n’obtiennent pas pour autant parfaitement  les effets de cette rémission ; mais chacun l’obtient seulement dans la mesure où il est joint au Christ souffrant pour les péchés.


7    La conjonction « réalisée » entre le Christ et nous dans le baptême n’est pas notre œuvre, une œuvre qui viendrait pour ainsi dire de l’intérieur de nous-mêmes, car aucune chose ne s’engendre par elle-même ; mais c’est l’œuvre du Christ qui nous régénère en une vivante espérance (première lettre de Pierre, 1, 3) : la rémission des péchés dans le baptême se fait donc par le pouvoir de ce Christ qui nous joint à lui de manière parfaite et totale, de telle sorte que non seulement il supprime l’impureté du péché, mais qu’il efface  aussi complètement toute peine en dette ; sauf dans le cas où, par accident, « il s’en va autrement » pour ceux qui ne profitent pas  des effets du sacrement parce qu’ils s’en approchent sans être sincères.


8    Mais dans la guérison spirituelle dont nous parlons, c’est par notre opération, informée par la grâce divine, que nous sommes joints au Christ. Ainsi, ce n’est pas toujours totalement, ni de manière égale pour tous, que nous obtenons  les effets de la rémission par cette conjonction au Christ. Le retournement de notre esprit vers Dieu, vers le mérite du Christ et la détestation du péché, peut en effet être si intense que l’homme obtient alors la rémission parfaite de son péché, non seulement pour la purification de la faute, mais aussi pour la rémission  de la totalité de la peine. Mais cela n’est pas toujours le cas. Ainsi, parfois, alors que la faute a été enlevée par la contrition et  que la peine éternelle en dette a été effacée, comme nous l’avons dit, l’obligation d’une certaine peine temporelle demeure, de telle sorte que soit sauve la justice de Dieu, selon laquelle une faute est remise en ordre par une peine.


9     Mais pour subir une peine pour une faute « commise », il faut un jugement ; le pénitent, se confiant au Christ pour être guéri, doit donc attendre de lui un jugement évaluant sa peine : ce jugement, le Christ le rend par l’intermédiaire de ses ministres, comme dans les autres sacrements. Or nul ne peut juger des fautes qu’il ignore. Pour que le pénitent fasse connaître sa faute au ministre du Christ, il a donc été nécessaire d’instituer la confession, qui est pour ainsi dire la deuxième partie de ce sacrement.


10    Le ministre à qui on fait la confession doit donc posséder le pouvoir judiciaire à la place du Christ qui est établi juge des vivants et des morts (Actes des Apôtres, 10, 42). Pour ce qui est du pouvoir de juger, deux choses sont requises : l’autorité nécessaire pour connaître la faute, et le pouvoir d’absoudre ou de condamner. Et ce sont ces deux choses qu’on appelle les deux clés de l’Eglise : la science du discernement et la puissance de délier ou de délier, clés que Pierre a reçues du Seigneur, comme le dit Matthieu, 16, v 19) : Je te donnerai les clés du royaume des cieux. Et il ne faut pas entendre que Pierre serait le seul à avoir reçu les clés, mais qu’il les a reçues pour que, par lui, elles soient transmises à d’autres : autrement, il n’aurait pas été suffisamment pourvu au salut des fidèles.


11     Ces clés tirent leur efficacité de la passion du Christ, par laquelle il nous a ouvert la porte du royaume des cieux. Et c’est pourquoi, tout comme sans le baptême, où opère la passion du Christ, il ne peut y avoir de salut pour les hommes – que  ce baptême ait été réellement reçu ou seulement désiré en intention dans la mesure où c’est la nécessité, et pas le mépris, qui empêche de recevoir le sacrement ; de même, il ne peut y avoir de salut pour ceux qui ont péché après le baptême que s’ils se soumettent aux clés de l’Eglise, que ce soit en se confessant effectivement et en subissant le jugement des ministres de l’Eglise, ou bien au moins en ayant l’intention d’accomplir cette démarche en temps opportun. En effet, comme le dit Pierre dans les Actes des Apôtres, 4, (v 10-12) : Il n’y a pas d’autre nom donné aux hommes, qui soit nécessaire à notre salut, que le nom de notre Seigneur Jésus-Christ.


12     Ainsi se trouve exclue l’erreur de ceux qui ont dit que l’homme pouvait obtenir le pardon de ses péchés sans se confesser et sans avoir l’intention de le faire ; ou encore que certains pouvaient être dispensés de la confession par les prélats de l’église. Les prélats de l’Eglise ne peuvent le faire : cela viendrait à abandonner les clés de l’Eglise, en quoi consiste la totalité de leur pouvoir ; et ils ne peuvent pas davantage faire que quelqu’un obtienne la rémission de ses péchés sans un sacrement qui tire son pouvoir de la passion du Christ ; cela, seul le Christ le peut, lui qui est l’auteur des sacrements et qui les a institués. Ainsi, de même que les prélats de l’Eglise ne peuvent donner de dispense pour que quelqu’un soit sauvé sans baptême, de même ils ne peuvent faire que quelqu’un obtienne la rémission de ses péchés sans confession et sans absolution.


13     Il faut cependant considérer que le baptême possède une certaine efficacité pour la rémission des péchés avant même qu’il soit effectivement reçu, du moment qu’il est dans l’intention de quelqu’un de le recevoir – sans oublier que, lorsqu’il est effectivement reçu, le baptême a un effet plus complet, aussi bien pour la réception de la grâce que pour la rémission de la faute ; et que parfois, le fait même de recevoir le baptême donne la grâce et remet la faute à celui à qui elle n’avait pas été remise auparavant. De la même manière, les clés de l’Eglise sont efficaces en un homme avant qu’il se soit effectivement soumises à elles, pourvu qu’il ait l’intention de le faire ; et lorsqu’il s’y soumet effectivement, en se confessant et en recevant l’absolution, il obtient plus complètement la grâce et la rémission ; et  rien n’empêche que parfois, par la vertu des clés de l’Église, celui qui s’est confessé reçoive dans l’absolution même la grâce qui efface la faute.


14   Ainsi, dans la confession et l’absolution, un effet plus complet de grâce et de rémission est également accordé à celui qui auparavant, par sa bonne intention, a déjà obtenu l’une et l’autre ; il est donc manifeste que, par le pouvoir des clés, le ministre de l’Eglise efface en absolvant quelque chose de la peine temporelle dont le pénitent était resté débiteur après sa contrition. Quant au reste, le ministre de l’Eglise impose une obligation au pénitent : l’accomplissement de cette obligation s’appelle la satisfaction, c’est la troisième partie de la pénitence ; par elle, en s’acquittant de la peine qu’il devait, l’homme est totalement libéré de la peine qu’il a en dette ; et plus profondément, la faiblesse naturelle à l’égard du bien est guérie, quand un homme s’abstient de « faire le » mal et s’habitue à « faire le » bien, en soumettant son esprit à Dieu dans la prière, en domptant sa chair par le jeûne pour la soumettre à son esprit, en mettant par une généreuse aumône ses biens extérieurs au service du prochain dont il avait été séparé par la faute.


15   Ainsi, il est clair que le ministre exerce un certain jugement dans l’usage des clés. Mais quelqu’un ne peut juger que ceux qui lui sont soumis. Ainsi, n’importe quel prêtre ne peut manifestement pas absoudre n’importe qui du péché, comme certains le prétendent mensongèrement, mais seulement le prêtre qui a reçu le pouvoir sur tel ou tel.

 


C’était le chapitre 72 extrait du livre quatre de la Somme contre les gentils écrit par st Thomas d’Aquin.


Ci-jointes quelques lignes tirées du chapitre 73 sur le sacrement d’extrême-onction :

 

 


1    Le corps est l’instrument de l’âme ; or un instrument est à l’usage d’un agent principal, et doit donc nécessairement être disposé de telle façon qu’il s’accorde avec l’agent principal ; ainsi, le corps doit être disposé pour qu’il s’accorde à l’âme. Le jugement divin en ayant disposé ainsi, une maladie du corps découle donc parfois de cette maladie de l’âme qu’est le péché. Cette maladie du corps est parfois utile à la santé de l’âme. Dans la mesure où l’homme supporte avec patience et humilité la maladie corporelle, cela lui est compté  comme une peine de satisfaction. Mais parfois, la maladie corporelle peut aussi empêcher le salut spirituel, dans la mesure où elle empêche l’exercice des vertus….

…Les maladies spirituelles doivent être soignées par la pénitence, pour autant que le pénitent s’éloigne du mal et s’incline vers le bien par les œuvres de vertu dont il use pour la satisfaction….


6    A partir de là, de la même manière qu’il faut appliquer un remède corporel là où la maladie a son origine, il faut manifestement appliquer l’onction dont nous parlons sur les parties du corps d’où vient la maladie du péché : ce sont les instruments des sens, les mains et les pieds, par lesquels on accomplit les œuvres du péché, et, selon la coutume de certains, les reins, sources de la vigueur du désir sensuel.


8    Mais c’est aux seuls prêtres qui sont, comme le dit Denys, de l’Ordre illuminateur, qu’il revient d’administrer ce sacrement conférant à l’esprit une grâce d’illumination…

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