CONFÉRENCE 1
LA QUÊTE D'UN THÉÂTRE SACRÉ

PRÉAMBULE
Je ne suis pas un spécialiste. Je ne suis ni ethnologue, ni anthropologue, ni religieux et mes recherches ne peuvent ni n’ont la prétention d’être exhaustives. Je vous propose un témoignage personnel. Une démarche artistique. Je vais vous partager un chemin. Une quête artistique et spirituelle. Rencontre d’amour. Rencontre avec des humains. Rencontre avec des arts de vivre, de se relier, de communier, de célébrer. Rencontre avec des personnes qui sont parties dans l'autre monde, mais qui nous ont laissé des traces. Des témoignages. Des œuvres. Je vais vous raconter l’histoire d’un cheminement qui a façonné un regard, une manière de faire et d’aborder ces thématiques, ainsi que des manières de créer et de partager l’art. Chaque compréhension s’est forgée dans le creuset d’une expérience. Je vais vous raconter des histoires.
J’ai toujours en mémoire cette phrase d’Idriss Shah, le raconter d’histoires soufies : « Il serait bien présomptueux de croire pouvoir être capable, avec le seul outil de l'intellect, de comprendre ce qu'il faut des années de maîtrise de soi, de prière et d'actions tournées vers le bien, pour percevoir. »
Je vais tenter de vous raconter une histoire, ponctuée de temps à autre de références artistiques et historiques, et de quelques réflexions. Je vous partagerai des liens bibliographiques pour continuer vos explorations.
J’ai pris pour titre le théâtre sacré. Je ne vais entrer dans des explications étymologiques, que je trouve, sommes toutes, assez lointaines de ce que certains êtres m’ont goûté à vivre. Comme disait Gougaud à propos des certitudes : « Elles sonnent comme un bruit de porte qui se ferment ». Explorons, prenons des définitions aussi larges que floues, pour le « sacré », à la rigueur celle de Narthex : « Le sacré trouve son origine dans «la reconnaissance d’une conscience dirigeante au-delà des formes apparentes»… Le propos qui m’intéresse dans cette direction, c’est l’intime, le vécu de chacun de nous. Les arts (poésie, théâtre, chant, musique, peinture, etc.) nous offrent de témoigner de ce lien avec le sacré d’une autre manière que la pensée rationnelle.
Un mot aussi, à propos du questionnaire des intentions. Nous allons aborder des sujets très intimes, sur comment nous vivons notre foi, notre art, il était besoin d’un cocon de confiance pour pouvoir aborder ensemble ces sujets et ces expériences. Pouvoir raconter des histoires qui n’osent se dire, des histoires qui ont été invisibilisées, marginalisée, et même quelques fois opprimées. Il est assez fréquent que des personnes, après m’avoir raconté une expérience qui leur est arrivée, me disent : « Je n’ai jamais osé raconter cela à qui que ce soit. ». De même j’ai besoin d’être en confiance pour vous raconter cette histoire, car le point de départ de cette quête est en soi complètement irrationnel et incompréhensible, scientifiquement parlant. Dans vos retours d’intentions, j’ai noté souvent cette envie de se relier à d’autres qui éprouvent cette même quête.
RÉSUMÉ DE LA PREMIÈRE CONFÉRENCE
PARTIR EN QUÊTE
D’UN THÉÂTRE SACRÉ
Dans les années 80…
Je souhaite que ce texte vous soit nourrissant. Je ne sais pas exactement dans quelle famille vous avez atterri, ni dans quelle culture vous avez grandi, ni les êtres que vous avez rencontré sur votre chemin. Je suis arrivé dans un monde qui était, tout de même, assez désenchanté. Il y avait des choses que je ne comprenais pas. J’avais un esprit très scientifique, j’étudiais, je lisais des choses, j'avais l'impression qu'il manquait toujours une partie, que je pressentais, sans pouvoir trop dire ce que c’était. Je cherchais avec cette conception un peu matérialiste de la vie. Une chose était très mystérieuse pour moi, c’était la littérature, les livre. Je n'arrivais pas comprendre pourquoi des gens s'enferment dans une pièce pour écrire des livres, et puis de temps en temps d'autres s'enferment les écrire, alors qu’au-dehors, il y a les levers de soleils sur les forêts, les couchants sur les lacs - je ne comprenais pas le principe.
Baudelaire
Je crois que tout a commencé vers l’âge de seize ans, ce jour où j’étais allé chez mon grand-père pour lui demander s’il avait un livre de poésie. Chose des plus étrange, car jusqu’alors je n’avais jamais aimé lire et d’ailleurs, j’avais toujours été le dernier de la classe en français. Papi s’était tourné vers la bibliothèque, son doigt arqué par les années, balaya un rayon et s’arrêta sur une très belle édition, un tout petit livre en cuir noir où était écrit en lettres d’or : Les Fleurs du Mal. Je le pris délicatement et m’assis sur l’un des fauteuils en velours du salon. Un trésor dans les mains : papier ivoire, encre violette, les pages commençaient par de grandes lettrines entrelacées de fleurs et de symboles. J’avais l’impression d’ouvrir un grimoire de formules magiques. Premier poème :
BÉNÉDICTIONS
Lorsque par un décret des puissances suprêmes
Le poète apparaît en ce monde ennuyé…
Quelque chose s’anima en moi. Je découvris ce jour-là, contrairement à ce qu’on m’apprenait en cours de « Sciences de la vie et de la terre », que notre présence au monde ne serait pas le simple fruit du hasard, qu’une force supérieure en serait la cause. Je continuais à lire ces lignes où le poète révélait que tout ce qui nous arrive — nos joies comme nos souffrances — est là pour nous enseigner, nous purifier, nous sculpter vers notre vocation lumineuse. Nous viendrions ici à dessein et tout ce grand théâtre aurait un sens ! Et le poète est celui qui réveille en nous ce lien mystique avec l’univers, celui qui offre son existence à déchiffrer les signes du Ciel, à explorer les mystères de la vie, à en révéler le sens par ses œuvres ! C’est moi, je suis cela, je serai poète. J’abandonnais les sciences et me mis à fréquenter des amis invisibles, Baudelaire, Poe, Rimbaud. J’explorais les rêves, l’inconscient, je découvrais les Surréalistes et commençais l’écriture automatique.
Artaud
Quelques années plus tard, je me retrouvais en Irlande pour apprendre l’anglais. Une nuit, alors que je recopiais pour mieux m’en imprégner les passages d’un livre mystérieux, Le Théâtre et son Double, ouvrage d’Antonin Artaud que l’on m’avait conseillé, je fus pris dans une expérience singulière qui transforma radicalement ma vie. Alors que j’étais assis à mon bureau, une main sur le livre et l’autre occupée à en écrire les passages les plus pénétrants, je faillis perdre connaissance. J’eus la sensation que l’on a lorsqu’un véhicule pique brusquement de l’avant et que nous nous retrouvons en apesanteur un instant. Ce haut-le-coeur avait sans doute pour raison le fait que je venais de voir mes chaussures se déplacer sur la gauche de l’étagère et s’incendier de lumière. Elles se transformèrent alors en phares de voiture et je fus aspiré subitement dans une sorte de rêve éveillé. Je me découvris dans un véhicule sur une route nocturne, avec ces phares jaunes qui venaient à vive allure des autres véhicules qui me croisaient. Ces visions extraordinaires se succédèrent toute la nuit dans un ravissement ininterrompu. Tous mes sens étaient impliqués, cependant, je restais lucide et pouvais même transformer ces visions par la volonté. Quelques fois, j’ouvrais les yeux, je voyais ma chambre. Je les refermais, noir. J’imaginais une couleur : le violet, celui-ci envahissait tout mon champ de vision. Je disais : Afrique ! Et la savane se déroulait tel un parchemin vivant d’herbes sèches, d’arbres et d’animaux sous la chaleur odorante d’un soleil au zénith. La chose la plus étrange fut qu’à travers cette expérience saisissante se matérialisa tout le propos du livre : Artaud rêvait d’un théâtre magique, d’œuvres qui puissent créer des transes et réveiller l’être humain, lui rappeler par les sens que des forces ordonnent nos destinées, en un mot : le rapprocher du sacré. Il venait de m’en faire vivre l’expérience seulement par un livre, avec ces quelques mots témoignant de ce désir. Le lendemain matin, bouleversé, pâle de ma nuit blanche, je criais à mes compagnons de classe : « La magie existe ! Artaud est un prophète ! » Malgré mon aversion à l’époque pour cet art qui ne m’avait jamais véritablement parlé et dont la pratique me faisait peur, car j’étais à l’époque d’une timidité des plus extrême, je pris cette expérience pour un nouveau signe du destin et me tournais dès lors vers le théâtre.
Vézelay et le chant sacré
Quelques années d’études théâtrales plus tard, je me retrouvais un jour en tournée à Vézelay, au sein d’un chœur classique que j’avais intégré par hasard quelques mois auparavant. Pendant la visite de la Basilique avant le concert, alors que je descendais dans la crypte où reposaient les reliques de Sainte Marie-Magdeleine, mes mains se mirent étrangement à chauffer. Étonné, je remontai l’escalier, elles retrouvèrent leur chaleur normale. Je redescendis, la même onde mystérieuse irradia dans mes mains. Alors je voulus explorer ce mystère. Je descendis à nouveau dans la crypte lors de l’interlude du concert. Par la respiration et la pensée, je décontractai une à une toutes les parties de mon corps qui se mit à vibrer de plus en plus. L’apogée arriva lorsque je demandai au fond de moi que tout mon corps et mon âme se mettent en harmonie avec ce lieu sacré. Mon être résonna si fort à cet appel que j’eus la sensation de recevoir de véritables décharges voltaïques. Je voulus m’approcher des reliques. Me dirigeant vers elles, je ressentis si puissamment leur rayonnement que, pris d’un respect naïf, je n’osai faire un pas de plus et m’inclinai solennellement. Puis, je remontai pour la suite du concert.
Pendant le motet de Bach qui clôturait notre prestation, des larmes commencèrent à couler sur mes joues. Lors des applaudissements, un frisson me parcourut le cœur. Pris de vertiges, je quittai la scène précipitamment. Je débordais, ne contrôlais plus rien. Je me réfugiai alors dans une chapelle avoisinante et pus enfin pleinement m’abandonner aux larmes. Je pleurai toutes les larmes de mon corps. Je n’étais pas triste, j’avais au contraire la sensation de m’alléger d’un poids immense, comme des retrouvailles après une trop longue absence.
Je n’avais jamais vécu quelque chose de semblable sur une scène de théâtre. Bien que je ne comprisse rien à tout cela, force m’était de constater et surtout d’accepter — car j’étais animé à l’époque d’un fervent athéisme Nietzschéen — que mon corps et mon âme vibraient avec le sacré. Mais, vrai, je n’avais jamais vécu d’expérience aussi intense sur un plateau de théâtre. Je compris : si je voulais suivre la voie que m’avaient ouverte les textes de Baudelaire et d’Artaud, c’était vers un théâtre sacré qu’il fallait me diriger. Mais où le trouver ?
Laboratoire de Grotowski
J’ai d’abord cherché en Europe. Je suis allé à la rencontre de la troupe et des travaux du Laboratoire de Théâtre de Grotowski. Travail très pertinent, mais qui ne m’a finalement pas convaincu. De toute façon, ils ne prenaient personne avec eux pendant les trois prochaines années, mais surtout, je découvrais quelque chose d’assez important. Notre culture, avouons-le, est depuis quelques années assez éloignée de la spiritualité ou d’une spiritualité religieuse (2 500 clercs en 2024 en France, contre 260 000 pour une population de 20 millions en 1667 par exemple). Ce qui fait que tout démarche d’un retour à la spiritualité, qu’il soit personnel, artistique, voir même religieux comme aller dans les Ordres est une sorte de mouvement contre-culturel, avec tout ce que cela implique comme biais et conditionnements.
Molière et le clergé
Rien qu’en prenant l’exemple du théâtre, des comédiens, je vous invite à découvrir les travaux de Francis Huster à propos de Molière qui aurait été empoisonné et aurait fini à la fosse commune. Étrangeté de notre culture, nous sortons tout juste de quatorze siècles de querelles entre le théâtre et la spiritualité locale, le christianisme. Du IVe siècle au XVIIIe siècle a survécu la coutume catholique d'excommunier les acteurs de théâtre. Les comédiens, il n’y a pas si longtemps devaient encore, sur leur lit de mort, confesser à un clerc qu’ils reniaient leur vocation de comédien, pour pouvoir recevoir le dernier sacrement et être enterré. 17 février 1673, Molière crache du sang en descendant de scène. De retour chez lui, rue Saint-Eustache, sur son lit, on sent la fin arriver. On appelle les deux religieuses qui vivent à l’étage, pour qu’il puisse dire la fameuse phrase. C’est Molière qui meurt ? Non, nous ne viendrons pas. Le curé de l’église au bout de la rue ? Idem. Molière meurt sans pouvoir renier sa vocation, pour pouvoir recevoir un enterrement catholique. Les proches jouent des manches, il pourra être enterré au flambeau, à Saint-Joseph, sept pieds sous terre (les six premiers sont sacrés). Pour Francis Huster, une fois tout le monde parti, on jeta le corps de Molière à la fosse commune, comme tous les saltimbanques, et il sera bouffé par les chiens. Cette anecdote pour vous dire que cela laisse des traces, des modes de pensées, des types d’alliances et malheureusement, d’ennemis.
Apprendre en Inde.
Suite à ces expériences, j’éprouvais alors le besoin de rencontrer un théâtre sacré qui soit encore bien implanté dans sa culture. Je décidais, à l’âge de 23 ans, de partir en Inde pour m’initier à une forme de théâtre sacré encore vivante appelée Kathakali. Par la pratique du Kathakali, je découvris enfin une forme vivante de ce théâtre sacré que j’avais tant cherché. Petite comparaison : le Kathakali est une variante née au XVIIIe grâce à de grand artistes qui ont fait évoluer le répertoire et la tradition d’un autre théâtre sacré bien plus ancien, nommé Koodiyattam. Celui-ci existe et perdure depuis plus de 2000 ans…
Je plonge dans un autre mode d’enseignement : avant d’apprendre le Kathakakali, chaque matin, à l’aube, je pratiquais un art martial qui lui est intimement relié, nommé Kallaripayyattu, pour préparer mon corps aux postures du Kathakali.
En premier lieu, on salut les Dieux, les grands maîtres de cette discipline et la Connaissance en elle-même, afin d’apprendre quelque chose aujourd’hui. On lui fait même une offrande le premier jour.
Le premier matin, j’ai appris le coup de pied numéro un. Je m’y suis appliqué pendant 10-15 minutes jusqu’à être à l’aise avec. Je suis retourné vers mon professeur pensant avoir assez progressé :
- Ensuite ?
- La même chose, voyons! C'est la base, elle doit être ferme !
J'ai donc fait ce coup de pied toute l'heure de mon premier entraînement. Quelques étirements de la colonne pour terminer.
Le lendemain :
- Aujourd’hui, qu’allons-nous faire?
- Le coup de pied numéro un !
Une heure, identique.
La première semaine, je crois que je n'ai fait que cela. J’ai pensé à l’abîme qui sépare cet art d’avec la plupart des enseignements que j’avais reçu en France, où l’on me gavait d'exercices différents, de techniques, bien souvent trop avancées pour mes capacités, mais où mon ego curieux s’était senti satisfait « d'avoir fait quelque chose. »
Kathakali
Dans la matinée, j’avais mes cours de Kathakali. Mon maître me chante sans cesse les rythmes des pas pour que je m’en souvienne mieux. Au bout de quelques minutes, j’ai les yeux et les cuisses en feu : les premières semaines sont terribles ! Le corps doit se faire, les pieds notamment. Et puis petit à petit, cela devient une méditation. Nous frappons le sol avec la tranche des pieds, cela fait un massage très stimulant qui réveille tout mon corps. La posture des genoux en dehors ouvre le bassin, qui à son tour ouvre le plexus, qui à son tour ouvre le visage. Je sens l’énergie circuler librement, de fortes vibrations me traversent quelques fois. Mohan, mon professeur, me fait travailler le mouvement des yeux, les muscles du visage, les signes des doigts, la posture, les pas, les rythmes.
Le Kathakali est un théâtre mimé. Nous dansons une histoire à la manière d’un langage des signes, les mudras, mais de manière rythmée, accompagnée par des chants et des percussions.
-
Aujourd’hui, je vais t’apprendre à jouer le mot « Maman ». Rappelle-toi : « là où va la main va le regard, là où va le regard va l’esprit, et là où va l’esprit suit l’émotion, la rasa ». Voilà… comme ceci… voilà…
Au bout de quelques secondes, je sens comme une immense douceur envahir mon plexus, quelques chose de doux comme le bercement de l'océan infini, douceur maternelle.
Par quelle magie ?!!! Je relâche les mains comme pour briser le sortilège. Mais comment est-ce possible?!!! Les postures et les mouvements de ce théâtre me plongeait eux-mêmes dans l'état intérieur requis ! À quoi bon tous ces exercices d'imaginations des écoles de théâtre quant la danse elle-même nous transporte là où il faut ? Quelle puissance et quelle perfection ont ces arts traditionnels! Et soudain la sensation et ce message intact et puissant en moi, comme un éclair : Oui, je suis au bon endroit.
Lorsque je n’avais plus la force de danser, je marseillais aux pieds de mon maître qui me contait des histoire de Mahabharata, la grande épopée indienne.
Catharsis
Il est 22h, je retourne au temple. Les percussions commencent leurs grondements. Pendant une heure, ils font teinter les cloches de bronze, les bois polis frapperont les peaux des percussions et les gongs. De longs phrasés s'enchevêtrent, mélangeant des rythmes binaires, ternaires, alternant avec des passages à sept temps, qui donnent un caractère hypnotique à l’atmosphère.
Le personnage principal de l'histoire arrive faire la « Purappad », la première danse d’offrande, ouvrant le spectacle de Kathakali. Derrière un rideau tissé porté par deux personnes, les salutations commencent : envers les Dieux, puis les percussionnistes, les chanteurs, le public et le sol. Le rideau s'abaisse un moment pour donner la vison du héros : le Dieu Krisna, son visage vert, sa couronne argentée, son costume étincelant de bleu et de jaune, est dans la posture du joueur de flûte, telle une statue. Ses sourcils s'animent pour former des vagues, et les yeux, soudainement aux rythmes des percussions, vont et viennent de droite à gauche en s’accélérant. Est-ce la statue du Dieu, qui se trouve dans le temple à quelques mètres de là qui est en train de s'animer, de prendre vie, pour nous conter son histoire ?
À même le sol ou sur les rebords des murets, sont les familles. Pour les plus anciens quelques chaises blanches en plastiques ont été amenées, il y a quelques ampoules gorgées d’insectes volant dont la lumière tranche dans la féerie de la soirée.
Le rideau remonte à nouveau. Les chants commencent et content, dans un mélange de langues ancienne et nouvelle, les grandeurs de Krisna. Puis Ses mains s’agrippent soudainement sur le haut du rideaux, et peu à peu, avec la musique, le fait descendre. Ses yeux et son visage animé surgissent par-dessus le rideau comme le début de la vie après le néant. Il danse maintenant avec le rideau, allant d'un côté, puis de l'autre. Le rideau est enfin lâché et retiré, et Krisna danse la genèse de notre monde, et les clochettes attachées à Ses genoux sont autant d’âmes qui carillonnent au rythme de ses pieds qui frappent le sol de l’univers.
L’histoire commence. Quelque chose a déséquilibré le Dharma, l'équilibre du monde : un démon est arrivé et répand les malheurs qui se succèdent implacablement. Les humains essayent de trouver des solutions avec leurs outils, mais cela échoue toujours. L'histoire est très lente, alors au bout de plusieurs heures, je m’assoupis légèrement dans ma couverture. Je rêve de Kathakali, je me réveille et découvre les acteurs et les musiciens encore en train de jouer sur scène. Je me rendors. Le spectacle me berce.
Un bruit métallique mêlé à des bruits de peaux frappés me vient aux oreilles. Je sens qu’on bouscule ma jambe. Je me réveille en sursaut. Au-dessus de moi plane le Dieu dans sa forme terrifiante ! On dirait un tigre en furie, ses yeux et son maquillage sont rouge, de nombreuses excroissances sortent de son visage, et s'animent dans sa colère. Ses mains vibrent, son regard est horrifiant ! Je comprends qu’il est arrivé de derrière le public et que je suis sur son chemin. Tous les percussionnistes sont sur scène, les tambours, les cloches tintent et hurlent à réveiller les morts ! Soudain, je fais un bond : d'énormes pétards explosent, des jets de poudre s'enflamment, créant des feux volants tout autour de nous ! Je me précipite vers les murets latéraux. Suite aux prières des humains, le Dieu (dans sa forme terrifiante) est descendu sur terre pour terrasser le démon. Tout le monde se pousse par crainte sur son passage. Le démon descend de scène et viens combattre avec lui au milieu de nous. C'est une danse, une lutte symbolique jusqu'au coup final, où le démon, finalement, succombe. Le Dieu dans sa rage ouvre les entrailles du démon pour s'en délecter.
En chemise et dhoti, un assistant arrive sur la scène pour donner au comédien du maquillage rouge pour qu’il puisse s’en mettre sur les mains et autour de la bouche. On pourrait croire que si peu d’effort pour cacher les coulissent du théâtre pourraient nous faire perdre l’émotion. Le trucage est à ciel ouvert, et pourtant, l’assourdissement des percussions, des cloches, et des pétards nous tiens en haleine, nous sommes comme suspendus à l’action. Soudain, dans une grimace terrifiante, la tête énorme du Dieu aux yeux gorgés de sang se relève, entre ses dents et ses griffes, des tissus rouges symbolisant les entrailles du démon, et autour de sa bouche, dégoulinant de son menton et sur ses mains, le rouge du sang dont il vient de s'abreuver ! Il hurle, il hurle de victoire sanguinaire ! Une vague arrive et me secoue. L’effet sur moi est total. Rideau.
Dernière scène. Le Dieu a retrouvé sa forme normale (face verte), et vient bénir la terre et les hommes dans un chant apaisant. L'équilibre du Dharma a été retrouvé.
Le soleil se lève soudain à l’horizon. La musique s’est arrêtée. Les comédiens enlèvent leur costume, puis commencent à effacer, avec de l’huile, le maquillage. Les grandsparents retournent à leur maison, la maman prend son petit dans ses bras et monte en amazone sur la moto du père qui a son plus grand assis devant lui. Chacun retourne à sa vie.
Je marche dans le soleil levant en m'éloignant du temple, je me sens vraiment autre, purifié. C'est un nouveau jour pour ma vie intérieure. Oui, ils ont matérialisé ma vie intérieure sur la scène, ils y ont résolu mes drames, ils m’ont soigné en y laissant intervenir une force supérieure, celle du grand guérisseur. Le rideau s’est levé avec le soleil, j’emporte la bénédiction dans mon cœur.
Artaud me l'a fait rêver, la Kathakali me l'a fait vivre. La purification par le théâtre, la catharsis existe - le théâtre sacré aussi.
Légende du théâtre
Quelle est sa raison d’être de ce théâtre du sacré ? La voici écrite dans un livre. Le Nâtya-shâstra aurait été rédigé au début de notre ère par le sage Bharata, en Inde. Dans ce texte sont décrit l’origine et la fonction du théâtre et des arts. Cet ouvrage est considéré comme le cinquième Veda. Les quatre premiers, qui auraient été rédigés au moins quinze siècles avant J.C, traitent de rituels et de philosophie. Ils ont fondé le védisme, puis le brahmanisme, et enfin l’hindouisme. Pour comparer le Nâtya-shâstra avec quelque chose qui nous serait plus proche, c’est comme si nous avions en Occident un cinquième testament essentiellement dédié à la pratique du théâtre et de la poésie. En voici un passage, dont René Daumal nous offre une adaptation :
« Dans les âges où la connaissance du Réel était le but le plus important de la vie humaine, toutes les activités naturelles étaient en même temps des analogies, des signes et des épreuves de la recherche intérieure. Quand vint l’époque d’obscurcissement du Kaliyuga (au milieu duquel nous sommes), les hommes se mirent à pratiquer ces activités pour leurs seuls fruits extérieurs. Le couple « agréable-désagréable », menant le cortège des passions, devint le principal mobile de la conduite. Les dieux, raconte-t-on, excédés de ce désordre, vinrent prier Brahmâ de « produire un nouveau Veda, un cinquième, destiné à toutes les castes… ». « Et, de la substance de Quatre Vedas, Celui-qui-voit-les-choses-telles-qu’elles-sont forma l’Art dramatique. » Le Théâtre devait être une « analogie du mouvement du monde », une représentation condensée du « Triple monde » et des lois universelles, et, en particulier, « des quatre sortes de mobiles » de la conduite humaine : artha, « les choses, les biens matériels », mobiles du corps physique ; kâma, « le désir, la passion », mobiles du sentiment ; dharma, « le devoir », mobiles moraux et intellectuels ; et moksha, « délivrance », désir de libération des mobiles précédents, donc de nature « supra-mondaine ». Tous les types humains, toutes les castes, tous les métiers devaient s’y retrouver. Chacun devait donc y éprouver la profonde satisfaction de se voir représenté, compris, situé à sa place dans le mouvement universel. Chacun, sot ou savant, poltron ou héros, misérable ou grand seigneur, y verrait sa propre raison d’être dans l’harmonie des mondes et, par cette porte de l’émotion individuelle, il entrerait en contact avec l’enseignement sacré.
Ainsi l’Art fut lancé dans le monde par des êtres supérieurs dans le but d’habiller la Vérité et d’attirer à elle, par artifice, nos esprits devenus incapables de l’aimer toute nue. La même idée est reprise par l’auteur du Miroir de la Composition, que nous citerons souvent par la suite : « La connaissance des quatre sortes de mobiles, telle qu’elle est présentée dans les traités védiques, est déjà difficile pour ceux dont la raison est à pleine maturité, parce qu’elle y est donnée sans aucune saveur… Grâce à la poésie, elle devient accessible même à ceux dont la raison est encore dans la tendre enfance… »
L’art n’est donc pas une fin en soi. Il est un moyen au service de la connaissance sacrée. »
Un point intéressant de la définition du Nâtya-shâstra est que, des « quatre mobiles de la conduite humaine » dont parlent les Vedas, nos pièces de théâtre occidental ont en général omis la dernière. Dans nos drames se trouve représentée la complexité des aspirations humaines : artha, « les choses, les biens matériels » ; kâma, « le désir, la passion » ; dharma, « le devoir », mobiles moraux et intellectuels. De nombreux drames illustrent les tensions entre kâma et dharma, entre la passion et le devoir. Vous penserez bien sûr à de nombreuses pièces classiques. Mais, qu’en est-il du dernier ? Moksha, « la délivrance », l’union à l’éternel, à Dieu, l’illumination, désir de libération des mobiles précédents. Ce mobile est plus difficile à rencontrer.
Son équivalent dans notre culture serait la vie du Christ ou de quelque mystiques chrétien. Ces drames ont existé, joués à différentes époques par les paroissiens sur les parvis des églises. Ils se nomment Mystères quand ils réfèrent directement au Christ, et Miracles lorsqu’ils racontent la vie d’un Saint ou d’une Sainte. Peu de traces de ces œuvres sont parvenues jusqu’à nous. Il pourrait y avoir bien sûr des exemples pré-chrétien, mais nous avons encore moins de pistes.
Un théâtre du sacré ?
L’artiste, au cœur du processus de création, se retrouve confronté aux questions essentielles de sa présence au monde, de sa vocation, des mystères de la vie, et témoigne par ses oeuvres de ses découvertes et visions, de ses « percées dans l’inconnu » comme le dit Luis Ansa. Séparée d’un référentiel spirituel commun, sa quête artistique est un chemin spirituel, souvent individuel dont il réinvente le langage et les symboles. C’est ainsi que des symboles de « verticalité », ou moksha, ont perduré dans l’art dit « profane ». Nombre de contes et d’histoires sont des allégories du chemin intérieur qui va du fini à l’infini, du « moi » au « soi », de la créature au créateur, de l’âme à l’Ami, pour reprendre la terminologie de quatre grandes religions de la planète.
Ainsi, le théâtre est un moyen à notre disposition pour que des émotions négatives soient nettoyées pour permettre une rencontre avec des émotions ou des états d’êtres plus élevés. La scène n’est pas n’importe quel lieu : c’est un espace sacré où ne se joue pas simplement une histoire, mais l’humanité toute entière. C’est l’être humain qu’il importe de bâtir.
J’ai ainsi souhaité rassembler tous les textes en rapport avec moksah : ceux de l’hindouisme, du soufisme et du chamanisme, qui ont été les premiers à me guider, ainsi que ceux des auteurs occidentaux qui traitent ce sujet ; ils sont nombreux ! Une immense littérature, de sublimes poètes mystiques, des êtres remarquables, des thaumaturges. Vous les trouverez sur mon site et je citerai des noms au fur et à mesure des conférences.
Mais cet art magnifique (le Kathakalià est malheureusement très éloigné, dans sa forme extérieure, de notre culture. Intuitivement, je sentais que ma quête était celle d’un théâtre sacré occidental. Si je continuais cet apprentissage des arts sacrés dans d’autres traditions, je trouverais peut-être la clef, pour en créer ici une forme contemporaine. Ainsi, après cet apprentissage en Inde, je partis étudier au Maroc, au Sénégal, au Brésil et au Mexique, toute forme d’arts qui touchaient au sacré que je rencontrais sur ma route, ainsi que les rituels et les chemins initiatiques de ces traditions, expériences toujours riches de rencontres merveilleuses et d’enseignements.
L’artiste, l’art, sert de passerelle, entre les mondes. Le poète peut avoir quelque chose du mystique en transe : il nous rapporte des nouvelles d’une autre monde. Nous retrouvons dès lors Baudelaire avec ses Bénédictions et Correspondances, poèmes qui furent influencé par Swedenborg, ce théologiens suédois qui conversait avec les Anges.
Pour conclure, Daumal nous dit qu’en Inde est la coutume d’appeler les acteur et les poètes : les descendant de Bharata, ceux sui viennent de Bharata. Si vous aussi, vous cherchez à ce que votre vie ou vos oeuvres soient un pont entre notre monde et celui de la lumière, peut-être, vous aussi, venez-vous de Bharata…
Après ce premier volet sur « la quête », dans la prochaine conférence, nous aborderons le thème du chemin du dedans. Un chemin, essentiellement porté par la grâce, l’inverse d’un chemin d’accumulations de connaissance, un chemin d’appauvrissement…
Arnaud Pelletier, l'acteur pèlerin
Crédit photo : Yanaël Plumet