LES ULTRAMARINS

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Foco Alaire
Cie théâtrale de Mexico et leur spectacle LosTheUltramar

Ce fut une des plus fortes rencontres de ma vie : le spectacle LosTheUltramar de la Cie Foco Alaire, dirigée par Marcela Sánchez Mota et Ocatvio Zeivy. Ils ont créé le rituel urbain que j'attendais. Simplicité. Sincérité. Offrande. Pour prolonger cette rencontre et ce lien qui m'unit à eux, je transmets leurs pratiques lors d'ateliers. C'est aussi pour moi une manière de revivre l'état ultramarin, et de partager cette expérience si intime et nourrissante.

 

J'ai essayé dans cet article de vous faire part de ma joie à les rencontrer et travailler avec eux et de vous transmettre autant que faire ce peu une saveur de la beauté de leur travail. Gratitude.

LE FILM DOCUMENTAIRE (trailer)

Un recorrido para festejar la vida   Un chemin pour célébrer la vie

Le film documentaire sur le spectacle LosTheUltramar a été réalisé l'an dernier. Comme le style théâtral est assez minimaliste, ce dernier est très difficile à filmer. C'est avant tout une expérience intérieure pour le public. En filmant les réactions de celui-ci après le spectacle, ce documentaire permet de mieux se rendre compte de cette expérience si particulière. Voici le trailer. Le film n'existe pour l'instant qu'en espagnol. Il sera bientôt sous-titré en français.

L'ÉTAT ULTAMARIN

Spectacle LosTheUltramar - Cie Foco Alaire - Mexico
Spectacle LosTheUltramar - Cie Foco Alaire - Mexico

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Spectacle LosTheUltramar - Cie Foco Alaire - Mexico - Festival d'Aurillac
Spectacle LosTheUltramar - Cie Foco Alaire - Mexico - Festival d'Aurillac

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Spectacle LosTheUltramar - Cie Foco Alaire - Mexico
Spectacle LosTheUltramar - Cie Foco Alaire - Mexico

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Spectacle LosTheUltramar - Cie Foco Alaire - Mexico
Spectacle LosTheUltramar - Cie Foco Alaire - Mexico

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Le spectacle est une déambulation de rue d'une quarantaine de minutes. Nous pouvons distinguer quatre étapes successives : la marche, le chœur, les binômes avec certaines personnes du public, le bal final incluant tout le public. Les acteurs ne parlent pas, une musique les accompagne tout au long du spectacle. Le public est en général interloqué par l'intensité des émotions qui émanent du visage et des yeux des acteurs, mais surtout subjugué par sa propre porosité à toutes ces émotions qui viennent le traverser sans qu'il puisse s'expliquer pourquoi.

Cette déambulation ne repose pas tant sur une technique, bien que celle-ci soit extrêmement présente, mais avant tout sur un état : l'état ultramarin. Un training lui est associé. Voici quelques témoignages des acteurs de Foco Alaire à ce propos :

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"À propos de l'expérience ultramarine, je peux te dire que c'est une transe, parce que c'est collectif. C'est un état qui nous accompagne. C'est comme un saut dans le vide. Nous allons à l'intérieur, dans notre propre histoire, dans ce qui nous entoure.

Je crois qu'à certains moments nous devenons seulement une connexion entre le divin et le quotidien. Nous sommes un lien. Notre corps devient un communicant, un canal, une liaison, une relation, un lien qui relie mon intime à ceux qui m'entourent et avec l'infini que je ne peux comprendre. Je crois que c'est un acte d'humilité, d'abandon, et de recherche d'un lieu profond, d’honnêteté avec soi-même pour rencontrer ce lien. Rencontrer la vulnérabilité, retourner la peau, être vide de nous-mêmes et nous connecter à ce que nous sommes. Nous sommes canal."

Esteban. 

"Pour moi l'état ultramarin, bien que ce ne soit pas une expérience qui se répète à chaque fois, est un portail sur l'intérieur. Toute la préparation avant de faire la marche ouvre pour moi un portail sur mon monde intérieur d'où jailliront toutes les émotions. Et ce qui est curieux est que chaque expérience est totalement différente, selon l'humeur, selon mes pensées, selon l'environnement, selon les compagnons.

C'est être dans un état très vulnérable, dans lequel nous faisons sortir ce que nous sommes réellement, toutes ces émotions que nous avons, souvent accumulées, d'autres fois ce sont des choses plus impulsives qui ont à voir avec le présent, à ce moment spécifique, mais c'est être dans ce moment de vulnérabilité et partager avec l'autre notre être.

C'est une expérience qui ressemble à une barque de stimulus qui peut contenir la colère, la joie, la tristesse, ou toutes les émotions combinées. Cela peut faire ressurgir des souvenirs ou des moments du présent. C'est comme une transe, mais qui n'a pas tant à voir notre  situation  interne individuelle, mais bien plus avec la communauté. Bien que chacun ressente quelque chose de différent, nous ressentons tous. Nous sommes en communion et nous allons ensemble."

Brenda.

Brenda - Foco Alaire.jpg
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"C'est un espace qui paraît inconnu, parce qu'il se passe dans l'instant même. C'est comme se rencontrer complètement ; c'est un état de plaisir, de peur, dans lequel confluent toutes les émotions en même temps, à tel point que cela permet de passer de l'une à l'autre naturellement. C'est un état d'acceptation, sans attente, de partage avec une autre personne, avec soi-même. C'est un espace dans lequel nous coexistons avec l'autre et qui ne nécessite aucune parole. C'est se donner le temps de voir qu'il n'y a rien d'autre que ce moment, que notre conscience qui se partage avec l'autre dans cet espace. Quand tu peux voir chaque petit détail du visage de la personne en face de toi, cela t'invite à comprendre comment s'est passé sa vie ; c'est une pièce, un état de détails, dans lequel tous ces petits détails signifient tout ; et racontent une histoire. C'est une conversation. C'est précisément une danse, un bal."

Luis

Dans l'expérience ultramarine, chaque moment est unique et ne peut se répéter deux fois. Depuis le début du cortège jusqu'à sa conclusion rien n'est prévisible. Les événements vont et viennent sans ordre établi, notre seule certitude est la progression et notre rencontre avec une foule qui nous attend, désireuse de s'abandonner à ce rituel qui nous relie et nous identifie avec la partie plus intime de nos émotions. La danse est le véhicule de cette rencontre. Chaque rencontre est unique, l'ultramarin ne choisit pas, le destin nous réunit dans une danse intime de connexion, d'émotion, d'empathie, de jouissance et d'amour.

Leny

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LE POÈME

Pendant leur laboratoire de création qui a duré deux années, Marcela Sánchez Mota a composé ce poème, qui est comme l'essence de leur recherche. Chacun des acteurs a sélectionné quelques phrases de ce poème et les a inscrit sur la couronne de fer qu'il porte sur la tête.

Nous sommes. Nous marchons. Nous rions. Nous sommes. Nous vivons. Sur l'asphalte. Nous vivons. Dans la ville. Nous vivons. Avec les arbres, messieurs. C'est la vie, messieurs. Sur l'asphalte avec les arbres. C'est la mort. C'est le deuil. C'est la faim. Nous souffrons. Nous chantons. Nous dansons. C'est la mort. C'est le vide. C'est tout. C'est la pâte. C'est la faim. Nous sommes. Nous sommes nous. Nous sommes des métisses. D'outre-mer (de ultramar), nous venons. Nous sommes. L'asphalte. Nous sommes. Le sang. Nous sommes des organes génitaux. D'outre mer. Nous venons. Aliéné, vacciné, vaincu, dominé. Nous sommes. Nous sommes. Les vivants. Nous sommes. Nous sommes un. Nous buvons. Nous sommes. Nous mangeons. Nous sommes une tribu. Nous sommes. Nous dansons. Nous sommes. Avec l'empreinte. C'est la transe. C'est un sortilège, messieurs. Nous sommes des corps. Ce sont les esprits. qui rient. Ils sont. Nous sommes, messieurs. Nous venons d'outre-mer, messieurs. En cortège, nous arrivons. Avec la mort, nous venons. Avec le passé. Nous venons. Avec la terre ferme, messieurs. Avec les peuples, messieurs, avec les nôtres, nous venons. Nous sommes un. Et nous sommes deux en un et nous sommes tellement en un. Et nous sommes.

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TÉMOIGNAGE PERSONNEL

Rencontre avec les Ultramarins
 


Festival de théâtre de rue, Aurillac 2019. Ayant fait une tournée de 36 jours avec le Petit Prince, je décide d’aller m’inspirer en faisant la tournée des festivals de théâtre : Avignon, Châlons, et enfin, Aurillac. 1200 spectacles par jours, on pourrai s’y perdre. Comme chaque année, je cible :  je vais voir les maîtres, les muses et les inspirateurs. Je me garde une journée de libre pour de l’inconnu, du hasard et la nouveauté.
Deux amis m’ont déjà parlé de la déambulation d’une Cie mexicaine, puis je reçois ce message :
Arnaud, tu devrais aller voir Los Ultramar, je suis arrivé hier juste à la fin du spectacle, tout le monde avait l’air très ému. Tous mes amis qui l’ont vu ont été bouleversé. Je crois que c’est un spectacle qui va te parler.


Allons découvrir. C’est à 23h. À cette heure-là, les rues d’Aurillac se transforment, les drogues circulent, les canettes de bière s’entassent sur les trottoirs, beaucoup titubent ou braillent après leur chien, les seules choses capables d'offrir un peu d’harmonie à cette heure sombre sont les Batucadas ou de gros sound-systems. Ou bien, il faut s’éloigner de la ville pour trouver une ambiance familiale dans une cour avec un concert, où plus loin encore, à la sortie de la ville, sous les chapiteaux, un bal. Depuis quelques années, je quitte les lieux en début de soirée, je ne fais généralement qu’une seule soirée sur le festival, c’est vibrations de nuits blanches festivalières ne me parlent guère plus. Je crois que c’est depuis que j’ai découvert l'énergie des bals qui invitent à l'harmonie, la plupart des autres fêtes de chez nous me crie trop fort à la figure.


Je me faufile dans la foule nocturne pour me rendre sur le lieu de déambulation des Mexicains. J’arrive par l’arrière du cortège. Ils sont une dizaine, vêtus de vieux costumes noirs, un seul d’entre eux a une belle veste rouge avec des entrelacs camaïeux. Sur leur tête, comme un immense abat-jour renversé en métal. Dessus sont tagués des petites phrases en espagnol. On me distribue un papier avec la traduction. C’est un poème sur ce qu’ils sont, une tribu qui vit, qui vibre, qui aime et qui pleure, et qui vient d’outremer pour écumer notre bitume et s’offrir dans ce rituel urbain de communion. À l’intérieur de leur casque, visible de derrière, est un masque avec un regard intriguant, si bien que de face ou de dos, ils nous regardent toujours. Leurs couvre-chefs sont illuminés de l’intérieur, une Cumbia lancinante rythme leurs pas. Je me faufile pour voir leur visage. Ils ont le regard dans l’infini, cependant leur visage, lui, vit de manière très intense certaines émotions. Quelques fois un sourire irradiant, d’autres fois des larmes à n’en plus finir, devant celui-ci, c’est comme si l’air devient palpable tant son regard est empli d’amour, serait-il en train de voir Dieu ? Leurs pieds avancent au même pas, mais leurs émotions, elles, sont individuelles et ont leurs propres rythmes... ils avancent et la foule est fascinée.


Ils sont arrivés sur une place. La musique s’est mieux fait entendre. Nous nous nous sommes tous assis en face d’eux. C’était inimaginable, un miracle au cœur d’Aurillac, à cette heure malfamée, nous fûmes tous saisis, calmés, hypnotisés. Des émotions nous transperçaient la poitrine, sans s’annoncer, sans raison. Nous nous mettions à rire ou à pleurer sans savoir pourquoi. Mais nous restions là, ensemble. En face de nous, un chœur très simple se meut sur la musique, quelques fois il fait un quart de tour, le leader donne une impulsion que le groupe suit implacablement. Et puis un autre prend le relais, et ainsi de suite, sur le rythme calme et entraînant de la musique. Leurs émotions, elles, ne tarissent pas, elles jaillissent et nous prennent, nous ravissent, nous enlèvent comme des coquillages emportés par la marée...


Soudains, leurs rotations sont allées plus loin, jusqu’à des demi tours, enfin des tours complets, et puis le groupe, la Tribu a éclaté, s’est éparpillée en individualités dans la foule, à pas lent, chacune en direction d’une personne en particulier. Une fois face à cette personne, ils eurent à peine un contact des mains, pendant que les yeux, eux, plongeaient les uns dans les autres. Alors avec le reste de la foule nous les avons contemplé, et puis petit à petit, chacun avec son voisin ou sa voisine, nous avons commencé à faire de même, à nous regarder au fond des yeux, en silence, au milieu de la foule. Et cela faisait du bien, au milieu de cette nuit où nous étions en quête de théâtre, de spectacles, d’émotions, d’arts et de sensations, de prendre le temps de regarder un regard qui nous regarde, pendant plusieurs minutes. Simplicité. Âme. Vérité.


Quelque chose s’est passé, une énergie, une émotion est montée, nous avons tous commencé à rire, à verser des larmes, à nous prendre dans les bras pendant de longues embrassades. Il n’y avait plus que la vie qui pulsait à l’intérieur de nous. Le monde extérieur, lui, passait, nous n’étions plus capables de le juger, ni de nous juger : nous vivions. La douce musique continuait.


Et puis enfin, lentement, s’est arrêtée. Nous nous sommes rendu compte que les acteurs avaient disparu, il ne nous ne restait plus que l’allégresse de leur passage, ils avaient fui comme des anges qui auraient accompli leur mission anonyme. Nous n’avons pas pu les applaudir. Nous sommes restés ainsi. Cois. Émerveillés. J’ai fouillé dans ma mémoire, effectivement, je me souviens à un moment les avoir vu s’éloigner, mais j’étais tellement pris par ce qui se passait en moi, par ce que je vivais avec mes voisins que je les ai laissé filer sans m’en rendre compte.
Et puis nous sommes retournés dans les rues folles du festival.

Cela faisait longtemps que je cherchais ce théâtre qui nous transforme. Quelle simplicité et quelle force à la fois. Leur simple qualité de présence nous a plongé dans le cœur de la vie et de la rencontre. Quelle leçon au cœur de la nuit ! Sans avoir à crier, avoir de la musique forte ou de grands gestes pour attirer l’attention ou encore du spectaculaire, non. Non. La présence, la simplicité, le minimalisme, le regard, et tous furent saisis. Quel entraînement pouvait bien les aider à partager autant de ce que nous sommes réellement au fond de nous ? Quelles pratiques les préparent à être dans cet état de communion avec nous ?  Je veux savoir ce qu’ils font avant de monter sur scène. À chaque ami que je rencontre je pose la question : sais-tu où s’entraînent les Mexicains, j’aimerais connaître leur training ? Mais personne ne sait.


Je m’éloigne du centre en direction d’une des Cour de Rivoli. Je suis sûr de trouver une ambiance chaleureuse et bienveillante avec sûrement la plupart de mes amis comédiens. Je pose la question à tout le monde. Une amie chanteuse me répond :
Si, bien sûr, ils sont dans la même  cour que nous.
Ah bon ? Et les as-tu vu s’échauffer avant d’aller  jouer leur déambulation ?
Hum... Oui, je crois en effet....
Ah ? Et que font-ils ?
C’est rigolo, ils se mettent deux par deux et se regardent dans les yeux sans mot dire pendant peut-être au moins 1/4 d’heure !
Simple. Mais quelle évidence! J’ai déjà pratiqué cela de nombreuses fois, mais en faire son pain quotidien est autre chose...
Cette nuit-là, je mets le réveil tôt pour espérer les rencontrer avant mon dépars, car notre voiture part à 10h....
J’arrive dans la cour encore vide. J’attends. Je bois mon café. J’espère. Arrive un des comédiens. Holà ! Holà ! Avec mon maigre espagnol, j’essaye de communiquer. Il s’appelle Luis. Il est simple et bon, et cela me touche beaucoup. D’autres comédiens arrivent et enfin Marcela, la poétesse et chorégraphe, et Octavio, chorégraphe. C’est ensemble qu’ils travaillent avec la tribu. Nous parlerons tous les trois une demi-heure avant qu’ils aillent se préparer. Je suis touché par leur simplicité et leur humilité, leur tendresse aussi. Moi, j’étais allé seul, de pays en traditions, pour créer mon propre training au fil des rencontres, pendant toutes ces années.
- Et vous, ce training ?
-Nous avons un lieu à Mexico, nous nous y entraînons chaque semaine. Notre entraînement est à base des exercices de Lecoq, de Qi Qong, de théâtre corporel...
-Est-ce que l’on peut venir y participer, est-ce ouvert ?
-Nous sommes en train d’y réfléchir, c’est une découverte. Cette tournée européenne nous a fait rencontrer beaucoup de personnes qui avaient de l’intérêt pour notre travail...


Je repars, marqué par ce travail, cette rencontre, leur création, leur tribu, leur amour... Je leur ai écrit par la suite, j’aimerais, si cela est possible, venir travailler avec eux. Quelques temps Marcela, la chorégraphe de Foco Alaire m'écrit qu'un atelier commencera vers le 15 janvier, date exacte à partir de laquelle je suis libre. Deux jours après j'achetais mon billet pour Mexico.

J'ai travaillé sans relâche jusqu'à la semaine précédant le voyage. À deux jours du décollage, comme une appréhension, comme une légère petite peur avant quelque chose d'extraordinaire et de nouveau me prend. Je ne connais rien de ce pays, je n'en parle pas la langue, j'ai vu trente minutes d'un spectacle et parlé un instant avec les chorégraphes, et me voilà parti à l'autre bout du monde, dans une des plus grandes villes de la planète, suis-je fou ? Une voix répond au fond de moi : non, Arnaud, tu as suivi ton intuition. C’est bien. Fais confiance.
Adorables, Marcela et Octavio sont allés me chercher à l'aéroport pour éviter que je me perde à cette heure tardive dans la mégalopole mexicaine. Je dormirai chez eux. Ils me proposent finalement de rester ici pendant les trois semaines de l'atelier de masque. C'est un atelier de masque ?! Parfait, j'ai besoin de faire la jointure entre mime, kathakali, théâtre et conte, trois semaines de théâtre corporel seront parfaites pour approfondir les rythmes et la manière de se mouvoir des personnages du petit prince, et préparer les prochaines créations.


Je rencontre petit à petit tous les comédiens de la Cie. Quelles belles personnes, quelle douceur, quelle bienveillance, quel accueil ! Depuis mon arrivée, les coïncidences avec la Cie ne cessent de se produire, leur prochaine création s'appelle Le Grand Bal, ils aimeraient amener encore plus de participation du public... ("Le Grand bal" est le nom du film dans lequel j'ai figuré) Marcela connaît aussi la famille de Conchita, qui a été béatifiée l'an dernier, la première m’a fait découvrir le lien entre les écrits des mystiques chrétiens et mes expériences intérieures lorsque je pris, médite, ou pose les mains lors de soins... Sa tombe et sa dernière demeure sont à quelques km d'ici... Chaque jour, je découvre à quel point j'avais besoin de cet atelier forgeant. J'apprends beaucoup des autres aussi. Le soir, nous échangeons beaucoup sur l'art, la vie, la création avec Octavio et Marcela, Octavio me raconte son temps près de Pina Bauch, me montre leurs travaux précédents...

La dernière semaine est décisive.
- aujourd'hui nous allons faire un exercice qui fait parti du travail des Ultramarins.
Il s'agit d'une marche lente, neutre, formant un rectangle. Chaque virage doit être net et sans commentaire. Nous irons chacun à notre rythme, et lorsque nous ferons face à la vitre qui donne sur le jardin, nous nous arrêterons, et les yeux vers l'infini, nous exprimerons, par notre simple regard, à l'infini, ce que nous sommes, toute notre mémoire, toutes nos émotions. Et puis lorsque nous le sentirons, nous feront le dernier quart de tour et nous dirigeront vers le mur. Enfin, lorsque nous le souhaiteront, nous repartirons pour un tour de rectangle avec la pause d'expression à l'infini. Cela se fait en silence. Une musique  nous accompagne, un sample de basse et guitare avec une très légère batterie. Cette musique qui est censée être nostalgique pour les Mexicains, l'est aussi pour moi, je ne sais comment. Elle me rappelle vaguement Doña Doña, qu'avait chanté de toute son âme, ce monsieur lors du stage de chant vital lorsque j'avais vingt ans. Nous commençons. Après quelques tours, la marche neutre commence à se mettre en place, et pas à pas je pénètre plus profondément dans la pratique. La voix de Marcela nous accompagne, comme une méditation guidée.


"Je viens de très loin. De l’infini qui est derrière moi. Cette histoire, ce que je suis, par mon simple regard, je le communique à l'infini, loin, loin devant, vers un lieu infini. Ma mémoire, mes tristesses, mes joies, mes espérances. J’offre tout cela comme si je devais vivre ici pour l'éternité, que la seule chose que je puisse encore faire est exprimer tout mon être par mon regard, vers l’Infini..."


L'espace se dissout, je me retrouve dans le cercle de mes prières, nu devant le grand Infini, le Seigneur guérisseur. Je verse des larmes comme aux pieds d'Amma, comme sous les mains du Guérisseur, comme dans mes profondes prières d'adoration. Je prie de toute mon âme, de tout mon corps, de toute ma force. Mes demandes se succèdent, comme des montées de sève qui me transforment, me fleurissent, me dénudent, me lavent, m’allègent, me dissolve, et à nouveau, je sens les bras miséricordieux de l'univers m'embrasser jusqu’au plus profond de mon être.
À la fin, nous nous rassemblons au centre dans une grande embrassade silencieuse, baignée de chaudes larmes.
Pause. Nous prenons un petit café dans le jardin. La pratique a duré quanrante minutes.
C'était donc cela qui m'avait tant touché lors de leur déambulation. Extérieurement, une forme d'art, un spectacle de rue. Intérieurement, une pratique spirituelle qui se partage, s'offre en silence, en toute simplicité. Être un être humain, qui vit, qui vibre, qui cherche, qui se perd, qui cherche encore, qui espère, qui aime, un être en marche. Oui, je comprends le poème. Cela faisait tellement longtemps que je cherchais à marier mes deux amours, la prière et le théâtre. Voici. Voilà. J'y suis. J'ai trouvé. Je l’ai vécu. Je l'ai dans mon cœur. Gratitude.

Le lendemain, nous faisons un autre exercice préparatoire aux ultramarins. Deux lignes, face à face, à deux mètres l’une de l’autre. Par le regard, nous sommes avec le partenaire qui nous fait face. « Fermez les yeux. » On nous déplace, nous replace. Je sens la présence de quelqu’un en face de moi. Cette personne a une grande force intérieure. Je vois du vert clair, du vert foncé et du jaune. Je pense que c’est peut-être Lény que j’ai en face de moi, car je ne la connais que très peu, comme cette énergie que je ressens. Lorsqu’on nous propose d’ouvrir les yeux, je découvre que c’est Cesar qui est en face de moi. Une musique de fanfare, répétitive, envahie la salle. Nous nous regardons. À nouveau Marcela, guide notre jeu :
« En face de moi, il y être humain, comme moi. Qui a une histoire, comme moi. Qui a des joies, comme moi. Qui a des peines et des blessures, comme moi. Des rêves et des espérances, comme moi. Il est ce que je suis, un être humain qui sent qui pleure, qui est triste, cruel, heureux, égal à moi. Il a une histoire, comme moi, une culture, comme moi, une mémoire, comme moi, qu’il veut partager. Il vient de très loin, comme moi. J’écoute son histoire, ses émotions. Moi aussi je lui partage ma mémoire et mes rêves.»
Pendant environ 15 minutes, nous restons à nos places, immobiles, seuls nos yeux communique extérieurement. La jointure avec mes heures passées à poser les mains sur les frères et sœurs du chemin pendant ces quinze dernières années se fait automatiquement. Je commence à vibrer, je reçois l’autre, comme lors d’un soin. C’est très intense. Lueurs. Larmes. Sourires de l’âme. À un moment, je sens que mon être aspire quelque chose de noir de Cesar, je verse des larmes, mes centres et mes vertus se mettent en résonance. Une succession, d’états, d’émotions me traversent. À chaque instant, j’ai comme la sensation que nous vivons les mêmes choses en parfaite symbiose et empathie. Puis la musique nous invite à marcher à petits pas. Les binômes se rapprochent, s’effleurent les mains, partent à voyager ensemble, à tous petits pas, dans la salle. C’est un bal. Quelques fois un sourire de toutes les cellules à la fois, d’autres fois des larmes coulent sur nos visages, et toujours la musique, et les petits pas et le voyage.
Cette fois ci, sur le parquet de l’entraînement, c’est tout ce que je vis lors des soins que je viens de vivre et de partager. En  deux jours, c’est toute ma vie spirituelle qui s’est retrouvé sur scène, incarnée dans une œuvre simple et communicable à tous. Gratitude.

Merci à Artaud qui m’a fait découvrir qu’il était possible de vivre un théâtre qui soit un lieu de métamorphose, de connaissance et de salut.
Merci à Jean-Philippe, qui le premier m’a fait sentir que le chemin était à portée de cœur.
Merci à Peter Brook, qui m’a fait sentir que la simplicité est un guide sûr, et que l’art peut être notre œuvre perlée.
Merci à Mohan mon maître de kathakali qui m’a fait découvrir qu’il y avait autant de sagesse dans sa vie que dans les histoires qu’il transmettait. Avec lui, pour la première fois la scène est devenue mon temple, comme ma vie.
Merci à Amma, qui m’a rappelé que la voie la plus directe est celle de l’amour et du don de soi.
Merci au Guérisseur, qui m’a élagué pendant toutes ces années et transmis les vertus que je devais retrouver.
Merci à tous les compagnons du Chemin, à tous mes frères et sœurs de prière, c’est avec vous qu’a grandi mon cœur.
Merci Sainte Catherine, Sainte Concepcion, Marie Lataste, Saint Jean de La Croix, vos écrits ont été un phare, un aimant pour me sauver des pièges.
Merci à Gougaud, qui m’a enseigné qu’il suffisait d’être pour donner à être.
Merci à Chtou, qui m’a donné la soif de remonter sur scène pour exprimer ce qui vient du plus profond de mon âme.
Merci à Dad, qui m’a aidé à accoucher des œuvres qui dorment au fond de moi.
Merci à Mnouchkine qui, tout en me donnant la force d’incarner mes visions dans une œuvre collective, m’a fait fuir à tout prix toute forme de théâtre conceptuel pour chercher de tout mon cœur le théâtre, qui ne commente jamais, mais exprime, témoin du vivant, vivant lui-même.
Merci à Dorian de m’avoir poussé sur le chemin de mon premier seul-en-scène.
Merci Saint-Ex, être le messager du petit prince sur cette terre est une grâce.
Merci à Eric, qui en me restaurant dans la Confiance m’a affranchi de tous les obstacles.
Merci à Foco Alaire qui m’a permis de trouver l’unité dans l’acte théâtrale.
Merci à tous ceux que j’ai croisés sur la route qui m’ont aidé à devenir ce que je suis. Merci au monde spirituel et à toutes les énergies qui me guident.
Mille gratitudes. Alléluia.